Entretien avec Ciro Guerra - Traduction
Odile Bouchet : Bonjour, Ciro Guerra. Vous êtes un cinéaste colombien. Vous nous avez offert ce film, à la fois très beau et austère, qu’est L’ombre de Bogotá.
Ciro Guerra : Bonjour.
Odile Bouchet : Pouvez-vous nous parler un peu de cette idée, de ces personnages si singuliers ?
Ciro Guerra : Eh bien, le film est né quand je suis arrivé à Bogotá. En fait, je ne suis pas de la capitale, je viens d’une petite province. Quand je suis arrivé à Bogotá pour la première fois, en 1998, je me suis retrouvé… dans les rues, on voyait une grande vague des déplacés, fuyant la violence de certaines régions du pays. Et ces gens sont… enfin, ils arrivent à Bogotá sans rien et commencent à sortir, ils sortent dans la rue pour trouver comment gagner leur vie, parfois de manière peu ordinaire. En fait, d’où je viens, il y a très longtemps, il y a 20 ans, j’avais vu un homme qui portait des gens sur son dos. Et dans le contexte de la Bogotá d’aujourd’hui, de ses rues, de ce qu’on appelle la débrouille, c’était une image transposable du contexte rural à la ville et qui pouvait avoir une certaine signification, non ?... C’est un peu à partir de là qu’a commencé la construction des personnages du film.
Odile Bouchet : Ce personnage du porteur d’homme fait écho à Humboldt et Luis Alejandro Restrepo avait déjà fait… une œuvre d’art vidéo qui s’appelle El paso del Quindío, d’après la gravure de Humboldt, non ?
Ciro Guerra : Oui. Aujourd’hui encore, on le voit dans la Cordillère de Baudó dans le Chocó, sur la côte pacifique de la Colombie, on voit encore ce personnage qui porte les gens. Dans certaines parties du Magdalena Medio, c’est en fait une sorte de travail hérité de l’époque coloniale. Mais qui, d’une certaine façon, a survécu jusqu’à aujourd’hui et qu’on retrouve, c’est vrai, dans très peu d’endroits… C’est une image très forte.
Odile Bouchet : Humboldt dit de très jolies choses à leur sujet. Il dit que ce sont des hommes rudes mais qu’ils sont libres. Que c’était des hommes fiers de leur travail car ils n’avaient pas de maître. Je me demandai si cette idée était présente aussi dans votre film, car ce personnage est plutôt étrange, non ?
Ciro Guerra : Eh bien… Quelqu’un a dit, un jour, à propos de ce métier, que le pouvoir a toujours appartenu à ceux d’en bas. Et pas à ceux d’en haut.
Odile Bouchet : Oui, c’est sûr. C’est sûr.
Ciro Guerra : C’est une idée récurrente dans le film.
Odile Bouchet : Oui. Et… et l’autre ?
Ciro Guerra : L’autre est inspiré d’un… d’un, de deux personnages que j’ai connus dans… dans une communauté déplacée qui a pris la tête de la Croix Rouge de Bogotá pendant deux ans… ils ont tout fait pour y vivre et pour faire de cette vie une protestation. J’ai connu là-bas un personnage avec qui j’ai beaucoup échangé, dont je me suis bien inspiré pour construire l’autre personnage. Mais, l’acteur qui l’a interprété lui a aussi beaucoup apporté. En fait, le rôle était écrit d’une certaine manière et cet acteur l’a un peu transformé ; à travers sa création, je crois qu’il l’a rendu plus profond et plus humain.
Odile Bouchet : Il est très intense, très intense. Et la relation que vous créez entre les deux est aussi très forte. Et le fait que le porteur ait le visage caché. Et puis, le noir et blanc, tous ces choix, pouvez-vous nous parler un peu de cette présentation ?
Ciro Guerra : Eh bien, la structure est un peu construite de telle sorte que le film va d’un silence très profond au dialogue, à l’ouverture. Nous avons donc deux personnages qui ne communiquent pas entre eux ou qui communiquent très peu. Lentement, ils vont trouver le chemin vers le dialogue. Le silence… du silence qui vient de la guerre, au dialogue qui peut être un chemin vers la paix. C’est le seul chemin que je connaisse. Et donc, l’idée était d’aborder ces sujets mais en s’éloignant un peu de… en s’éloignant le plus possible des images récurrentes présentées par les médias. Car les médias nous présentent sans arrêt les images des guerres qui ont lieu dans le monde mais la surabondance de ces images nous a insensibilisés, a insensibilisé l’homme moderne et je crois que… ce qui n’est jamais montré par les médias constitue notre travail de cinéastes : ce qu’il s’agit de construire, c’est l’être humain qui se trouve derrière ces images et qui transcende ces images.
Ainsi, dans le cadre de cette quête, mon idée était de faire un film qui soit très urbain, mais en même temps très réel, très réaliste, mais pas totalement réaliste. Comme si c’était un film qui pourrait trouver sa voie entre le réel et l’onirique, entre le documentaire et la fiction aussi. Alors, en voyant quelques vieilles photos de Bogotá des années 30, 50, je me suis rendu compte que c’était cette sensation-là que je voulais transmettre. Cette sensation de documentaire historique, et permettre en même temps que le noir et blanc crée de la distance avec le spectateur. C’est-à-dire quelque chose de très vrai, de très vivant, de très présent, pour que cette rue que l’on voit tous les jours devienne un autre lieu, quelque chose d’autre, un lieu cinématographique. Peu à peu, je ne pouvais plus voir le film après ça, je ne pouvais plus l’imaginer autrement qu’en noir et blanc.
Odile Bouchet : De toute façon, comme ça c’est très bien. C’est comme ça que c’est bien. Je veux dire, cette austérité dont je parlais au début est présente avec ce noir et blanc et avec ces deux personnages. Ils sont dans la ville mais c’est comme s’ils étaient seuls aussi. Et bon, vous voyez la… enfin, cette relation d’amitié qui s’établit et qui, ensuite, parvient à son terme, vous la considérez vraiment comme une solution de rapprochement entre les gens pour résoudre les problèmes multiples de votre pays, non ?
Ciro Guerra : Oui, c’est ça. Vers la fin, le… La résolution finale du film est délibérément ambigüe parce qu’elle obéit un peu à ce que le spectateur, à la position que le spectateur prend sur ce qui… sur les évènements qui lui sont présentés. Il y a des gens qui pensent que la fin du film est pessimiste, d’autres qui pensent qu’elle est optimiste, et cela dépend de la relation qu’ils ont avec la décision que prend le personnage à la fin. S’ils sont d’accord avec cette décision, s’ils ne le sont pas, ou s’ils l’interprètent d’une façon ou d’une autre, il y a différentes manières de voir le film, de l’interpréter, toutes sont valables. Mais, comme je dis, c’est une discussion que je ne peux pas clore, qu’il ne m’appartient pas de clore…
Odile Bouchet : Ce n’est pas à vous de le faire, c’est sûr.
Ciro Guerra : … cela appartient au spectateur et découle de la position qu’il prend, lui. C’est aussi ce spectateur-là que je recherche.
Odile Bouchet : Vos acteurs, qui sont tous deux extraordinaires, sont des gens du métier, c’est-à-dire, ce sont des professionnels tous les deux ?
Ciro Guerra : Oui, du théâtre. L’un est professionnel, l’autre pas vraiment. Le deuxième a de l’expérience au théâtre mais il se consacre à l’enseignement. Mais je l’ai recruté pour le film et il a été très bon.
Odile Bouchet : C’était un casting excellent. Sans aucun doute. Vraiment, ils sont excellents. Sinon, je voulais vous demander, étant donné que vous êtes passé par Cinéma en Construction, on imagine que c’était pour finir le film, suite à des problèmes financiers, et il y a une nouvelle loi sur le cinéma en Colombie, n’est-ce pas ? Pouvez-vous nous en parler un peu et aussi des perspectives qu’elle peut vous offrir, à vous et aux autres cinéastes de votre pays ?
Ciro Guerra : Oui. Quand on a commencé ce film, on était un groupe de jeunes universitaires faisant un film avec une caméra comme celle-là et on n’avait vraiment pas les moyens de le mener à bien, de le finaliser. On l’a fait un peu dans le but de s’exprimer mais sans penser pour autant à le commercialiser, ni à quoi que ce soit de similaire. À ce moment-là, le cinéma colombien allait vraiment mal, on sortait deux films par an dans le meilleur des cas, et il n’y avait aucune aide… J’ai pu être sélectionné par Cinéma en Construction, que j’ai connu grâce à Jaime Osorio, un producteur qui est décédé l’année dernière. Et grâce à eux, on a obtenu le soutien pour le finir, en faire un film qui puisse être exploité commercialement dans différents pays. Et oui, vraiment, sans le soutien de Cinéma en Construction, ce film n’aurait pas été diffusé. C’est un cas un peu extrême, dans le sens où ces films-là… ont besoin de ce genre d’initiatives pour être finis. Sans elles, ils ne peuvent exister. Et donc, grâce à Cinéma en Construction, on a fini le film et notre parcours est déjà très intéressant. Au moment où le film est sorti en Colombie, une loi sur le cinéma a été votée. C’était en 2005 et le film a obtenu une aide à la distribution, il a donc pu avoir une bonne distribution en salles, et depuis, la production en Colombie n’a cessé d’augmenter. Il sort… De deux films par an, à ce moment-là… on fait maintenant… il sort entre huit et dix films par an, c’est la production… C’est beaucoup plus facile de produire un film. Alors, oui, en ce moment, je travaille sur un autre projet qui va se faire avec beaucoup plus de… avec des moyens, enfin, plus décents, parce qu’il existe maintenant des possibilités de financement bien plus sérieuses pour le cinéma colombien.
Odile Bouchet : C’est une bonne chose. Et quel accueil a reçu votre film en Colombie ?
Ciro Guerra : Il a été très bien accueilli. C’est un film qui est sorti discrètement, ce n’est pas un film commercial. Donc il est sorti dans peu de salles mais il est resté un bon bout de temps à l’affiche. Et petit à petit… Et même quand il n’était plus à l’affiche, on le projetait encore…
Odile Bouchet : Dans des petites salles…
Ciro Guerra : … dans les circuits alternatifs pendant longtemps. Même aujourd’hui, on peut encore le voir.
Odile Bouchet : C’est super. Ici aussi.
Ciro Guerra : Il est sorti en DVD et ça marche bien, ensuite il est passé à la télé. C’est comme une succession de portes qui s’ouvrent, on n’aurait jamais imaginé ça. C’est un film qui a trouvé son public petit à petit, mais aujourd’hui je pense que c’est un film très apprécié. En fait, au début, on n’en avait pas l’impression, mais, ensuite, on s’est rendu compte que ce film avait trouvé son public et qu’il avait… que le public a su l’apprécier.
Odile Bouchet : C’est vraiment bien.
Ciro Guerra : C’est ce qui nous a aidés pour ce deuxième film que nous allons bientôt commencer.
Odile Bouchet : Très bien. Alors, on va bientôt vous revoir ?
Ciro Guerra : J’espère. Je le souhaite.
Odile Bouchet : Je l’espère aussi. Bien. Merci beaucoup Ciro.
Ciro Guerra : Non, merci à vous. C’est un plaisir d’être ici.
Traduction : Sandrine Lafoix, Marie Laudet, Julie Maurel